Les oratores


Il s'agit, bien évidemment, du clergé, catholique de surcroît. Il se constitue d'un clergé séculier, mêlé à la foule fervente des fidèles, et d'un clergé régulier, suivant scrupuleusement des principes rigides de vie et de prière. Le tout est chapeauté par le souverain pontife, dont la position prédominante est incontestée. Héritier de Saint Pierre, il jouit d'un statut comparable à un saint ou un béât.

Le but des Oratores séculiers est double.
Le premier est de maintenir la foi dans la population chrétienne pour aider chaque fidèle dans la rude tâche qu'est de se préparer au jugement dernier. Chaque chrétien sait qu'il sera amené à y comparaître et se doit de vivre selon les préceptes que le Christ a énoncé. Pour ce faire, les Oratores réguliers compilent et recopient les livres sacrés pour donner au siècle le reflet de la Divine Providence.
Le Paradis est la peur du pécheur et l'espoir du bon chrétien. Et il y a beaucoup plus de bons chrétiens que de pécheurs. Au demeurant, pour se concilier de façon certaine les bonnes grâces de Saint Pierre, les dons sur le lit de mort sont courants et souvent importants aux vues des biens du mourant. Champs ou domaines entiers, l'Eglise reçoit beaucoup lors du dernier souffle de chacun.
Le curé accompagne la vie de chacun, du baptême à l'extrême onction, du mariage aux fêtes en l'honneur d'un saint, de Noël à Pâques. Il conseille, intercède en faveur des fidèles auprès des nobles et de Dieu, et par lui transite la majeure partie des informations qui sont divulguées en chaire, non sans avoir été accompagnés de récits édifiants et de rappels utiles à la Bible. Il comprend le latin et le parle comme il peut lors des célébrations à l'église.
L'autre but des séculiers est de donner le bon exemple, ce qui est parfois bien dur sans la protection des murs d'un couvent pour s'échapper de la tentation et du vacarme du monde.

Les obligations induites sont cependant énormes à l'aune du Moyen-Age. S'ils ne parviennent pas à l'exemplarité, leur punition divine sera bien plus féroce que pour de simples fidèles. Ils ont attiré à eux l'attention de Dieu et énoncé clairement par des vœux publics leur dévotion, ils jouissent d'avantages substantiels comme, par exemple, d'une rente à vie leur permettant de méditer sans se préoccuper de leur subsistance, ils sont plus respectés que le quidam, sont exemptés d'impôts et protégés des violences par leur statut. Ils doivent une obéissance aveugle à la hiérarchie même s'ils peuvent, de leurs conseils, l'éclairer. Cette dernière n'est pas non plus sourde aux désirs de sa base. Enfin, ils se doivent de porter un vêtement asexué et entravant leur mobilité, soulignant leur détachement du monde matériel.

Les Oratores réguliers sont, eux aussi, chargés d'être exemplaires. Ils souscrivent à plus de vœux que les simples séculiers et se doivent, en plus, de travailler pour subvenir à leurs besoins. Le but premier des moines est de rechercher des solitudes pour rentrer en contact avec Dieu ou, sinon, d'intégrer des communautés en recherche mystique pour vivre suivant la règle la plus stricte possible. Les grandes abbayes et les monastères sont des colonies de l'immatériel où les habitants des lieux sont tous en train de constituer, par leur labeur opiniâtre et leurs prières, des ponts vers le Paradis. A agir de la sorte, ils rachètent les péchers des Hommes, prenant sur eux la souillure humaine et la convertissant, à force de cantiques, en nourriture céleste. Cet aspect de la vie monacale est primordial dans le monde médiéval : Les monastères sont vus comme des machines à rapprocher le Paradis pour tous. Le clergé régulier est bien plus respecté que le clergé séculier et cette donnée est vraiment très importante : Elle explique la constitution d'ordres militants de chevaliers du Christ.
Les Oratores réguliers recherchent la pureté et l'expiation par l'acharnement et la souffrance au service d'autrui. Cependant, chaque chrétien se doit d'observer les vœux qu'il s'engage à tenir devant Dieu aussi certains ordres monastiques sont connus pour être plus sévères que d'autres. Les plus anciens ont, logiquement, reçu à la longue le plus de dons et leur situation matérielle est confortable. Les Bénédictins surtout, et les Cisterciens de plus en plus, sont à la tête de domaines colossaux et perdent en exigence mystique. Mais d'autres, plus récents, ont durci leur règle jusqu'aux confins de l'humainement possible. Cherchant des endroits inaccessibles, les montagnes les plus ingrates, les forêts les plus profondes et les marécageux les plus pestilentiels, ils se lancent à l'assaut du cœur hostile de la Nature pour y imposer la loi de la Croix. Dans ces conditions, rien d'étonnant à ce qu'ils rencontrent dragons et créatures monstrueuses hantant ces endroits inhospitaliers. Il leur revient de briser ces êtres infernaux à force de foi et de prières, apportant dans ces lieux incultes l'eau claire et l'air sain. Cependant, il arrive qu'ils échouent et meurent à la tâche, trouvant alors une place enviée au Paradis. A amender les sols et à faire venir le fruit d'endroits déserts, ils sont les pionniers dans le défrichage et les cultures agricoles. Aux heures de disettes, ils sont le recours des miséreux. Fondamentalement rural puisque autarcique par essence, le monastère est le phare de ce monde principalement agricole et jouit donc d'une aura d'excellence.
Cependant, en réponse à l'accroissement des villes, des ordres « mendiants » sont apparus, cherchant le dénuement sans possibilité d'amélioration de leur sort. Ces ordres, désireux d'être plus pauvres que les pauvres pour signifier leur intense dévotion, jouissent de l'oreille des bourgeois que l'amélioration des conditions matérielles amène à rechercher l'absolu avec encore plus d'exigence.

La papauté, en lutte contre le pouvoir temporel du Saint Empire Romain Germanique, a été reniée dans ses fondements par celui-ci, mettant en exergue son rôle temporel et l'amenant à user de son statut spirituel comme d'une arme pour sauvegarder l'intégrité de ses domaines en ce monde. Cela n'a pas joué en sa faveur et, globalement, l'augmentation des biens du clergé est de plus en plus mal ressenti par la population et les ordres les plus austères.
Il n'en reste pas moins que le Pape, sorti vainqueur de son bras de fer de plus d'un siècle contre l'Empereur du Saint Empire Romain Germanique avec le couronnement du docile Frédéric II Hohenstaufen (qui lui doit sont trône), ayant brisé les velléités personnelles de Philippe Auguste de France et lui ayant démontré, à Bouvines, combien l'appui divin sait réduire toute opposition devant un chrétien obéissant, ayant enfin soutenu la révolte victorieuse des barons contre Jean Sans Terre, pouvant compter sur la fidélité sans faille des royaumes catholiques de la péninsule ibérique, est le maître de l'Occident. Son arme ? L'excommunication. Tous les liens féodaux, hommages liges, contrats de servage, mariages, alliances, sont caduques suite à une excommunication. L'excommunication fait de ce qui fut un chrétien un paria juste bon aux loups. Henri IV Hohenstaufen, le plus puissant monarque de la chrétienté catholique excommunié en 1076, fit complète repentance durant un épisode resté célèbre. Durant trois jours et deux nuits, dans la neige toscane de Canossa, nu pied, à genou et en habit de pénitent devant le château où il savait résider le Pape qui prolongea l'humiliation jusqu'à la complète certitude de la bonne foi de son ouaille, il implora son pardon. En effet, non content d'être dégagés d'obligations d'obéissance, les biens de l'excommunié sont la proie de la voracité des voisins et anciens vassaux, dépeçant tous les restes encore chauds des terres de leur ancien seigneur pour leur profit personnel.
De plus, il est possible de lancer une croisade sur un excommunié…
Enfin, plus méconnu, il y a la contre-violence des milices de paix. Avant même l'existence des Croisades, il existait des milices de paix, faites de tous ceux de bonne volonté, pour faire revenir dans le droit chemin ou, à défaut, expédier devant Dieu, un chevalier trop turbulent.

Détenteurs des livres, les Oratores sont bien souvent à l'origine d'innovations agraires stupéfiantes ou de remèdes issues de livres anciens ou de patientes recherches. Ils savent prévoir les éclipses et connaissent l'art de lire dans la courses étoiles le défilement des heures jusqu'aux derniers jours. Ils sont donc à la fois pieux et sages, et leur prestige n'est est évidemment que renforcé… Rien d'étonnant donc que 5% de la population, essentiellement les hommes, se placent au service de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Si la charrue et le soc de métal, connue dans le monde antique, n'a jamais complètement disparu d'Europe, son emploi est devenu rarissime faute de la technologie de forge adaptée (et du prix subséquent du métal en lui-même. C'est au travers les monastères qu'ils entrent dans les campagnes. La transition bœuf-araire/cheval-charrue, en accroissant les récoltes et en permettant de mettre en culture les lourdes terres argileuses, permet aux moines de se targuer de l'éloignement de la préoccupation alimentaire du cœur des Hommes. Domptant les rivières, les monastères introduisent également une minoterie plus compétitive et merveilleusement adaptée à la géographie européenne, sillonnée de rivières rapides ou puissantes.

Le lien entre les Bellatores et des Oratores est étroit. De toutes les figures qui émergent de ce magma abscons à souhait qu'est l'Histoire, même celle des siècles immédiatement précédents, les plus éminentes sont toutes celles de rois chrétiens élevés par la grâce du Seigneur au rang de conquérants voire d'empereurs. S'il y a bien une chose qui se perdit depuis ces temps médiévaux, c'est l'éclat de la geste de Charlemagne. Actuellement supplantée par les récits arthuriens, elle n'en était pas moins en ces temps de loin la plus fameuse. Richard Cœur de Lion fut l'artisan de l'éclosion du mythe du roi Arthur pour souligner l'antériorité du lignage anglais sur le continental et redorer le blason familial.
Charlemagne, qui soumit les Lombards, les Maures, les Avars (ces anciens Huns) et les Saxons, sut remettre à leur place les pirates vikings, les Byzantins et les Danois et sut écraser les rébellions aristocratiques, fait figure de grand monarque que les rois de France, du Saint Empire Romain Germanique et d'Angleterre essaient d'égaler. Avant tout, sa piété est magnifiée. En atteignant la dignité impériale, il devint « vice-Dieu », le Pape lui fit parvenir ses protestations de soumission et d'obéissance ; il l'adora à la mode byzantine lors de son sacre… Et tout cela sans jamais n'attaquer que des païens, des infidèles ou des réfractaires au Pape !
La Chanson de Rolland (assailli par ces « chiens de Sarazins ») qui, seule pour ainsi dire avec l'« invention » (plutôt la restauration) de l'école et la barbe fleurie, est parvenue jusqu'à nous, n'est qu'une partie de la geste caroline, décrivant par exemple dans le détail comment, avec ses plus fidèles lieutenants habillés de leurs seules épées, il franchit la Garonne à la nage pour surprendre les sentinelles de Bordeaux et soumettre la ville.
Mais grand cas est aussi fait de l'œuvre majeure de l'empereur : la conquête de la Saxe païenne et l'aide apportée à l'Eglise. Les Saxons, menés par le mystérieux Widukind, résistèrent jusqu'en 804, après trente ans d'une guerre implacable entre les « hommes de fer », la cavalerie lourde carolingienne insurclassable en terrain découvert, et des Saxons devenus experts de la guerre d'embuscade contre laquelle les lourdes armures métalliques sont plus une gène qu'autre chose. Les Saxons se réfugiaient dans leurs profondes forêts où ils adoraient certains arbres, et avant tout le diabolique Irminsul, détruit de dure lutte en 773 ainsi que la forteresse d'Ehresburg qui la contenait, bien que son éradication ne suffit à faire désespérer les Saxons. Mais chaque maison noble aime à espérer pouvoir démontrer par sa généalogie sa filiation avec l'un de ces braves guerriers carolingiens (si la preuve n'est faite par un moine ou un artiste complaisant). Et ces victoires successives, acquises grâce à la cavalerie lourde, influencera durablement la tactique médiévale : C'est par le cheval et l'armure, la lance et le bouclier et grâce à l'agrément divin que la victoire s'acquiert. La bataille est un vaste champ clos où les duels successifs attribuent à la longue la victoire à celui que Dieu décide de faire gagner. Les piétons ne servent que de faire-valoir, tantôt comme « chair à chevalier » tantôt comme simples ramasseurs de captifs. Car, en effet, les chevaliers cherchent plus à se désarçonner qu'à tuer leur adversaire homologue, aux fantassins de récupérer vaincu. Celui-ci servira de trophée et sera mis à rançon.
Au passage, les Porte-Glaives et les Estes en révolte se retrouvent dans la configuration des troupes carolingiennes et des patriotes saxons…
Charles Martel, qui brisa les Bavarois et les Aquitains, repoussa Saxons et Frisons, est fameux pour avoir « sauvé la chrétienté » en 732 en repoussant les Arabes à Vouillé (là où se trouve l'actuel Futuroscope), là même où Clovis avait battu contre toute attente les hérétiques Wisigoths (chrétiens aryens). Champion du Christ, sa gloire était faite pour les siècles à venir.
Un autre roi fameux est donc Clovis, le premier roi barbare devenu chrétien. Comment le Seigneur lui permit de vaincre Alamands, Burgondes, Wisigoths et les autres factions franques, est relaté le soir à la veillée par les conteurs. De même, comment le Saint Chrême fut apporté à Saint Rémi par une colombe du Saint Esprit pour signifier la dignité du catéchumène a été colporté avec célérité par ses descendants, véritables ou prétendus…


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