Manger


Les produits locaux étaient la base de l'alimentation, mais on trouve un certain nombre de constantes dans toutes les classes de la société. Ainsi, l'essentiel de la nourriture était constitué de pain de trois céréales connues et utilisées pour leurs cycles végétatifs désynchronisés : seigle, d'orge ou de blé. Le grand nombre de variétés de chacun autorisait de récolter les plus précoces tandis que les autres étaient encore vert. Les cultures d'hiver pouvaient subir le gel et celles d'été la sécheresse mais, bon an mal an, une composition prudente et parcimonieuse des champs permettait de toujours avoir du grain à moudre. A cette diversité et du fait des capacités de travail limitées, les champs se trouvaient souvent de petite taille et de forme très allongée pour faciliter le labour. Le vin ou la bière était plus fréquent sur la table de l'humble que la viande. En guise de féculents, on utilisait des pois, des fèves ou des châtaignes. Choux, les poireaux, les raves, les oignons, la laitue, le cresson et bien d'autres pouvaient être obtenues par maraîchage mais aussi par cueillette de variétés sauvages dans les zones incultes. Certaines méprises assuraient la mauvaise réputation de quelques produits verts consommés de nos jours et qui portent de biens lourds fardeaux dans des chansons d'alors. Evidemment, dans les contrées les plus nordiques, l'alimentation se doit d'être plus consistante afin de sustenter tout un chacun.
La viande rouge, essentiellement consommée par les nobles, provient des bœufs, veaux, moutons, porcs. Le petit gibier pouvait se rencontrer chez les paysans des suites de quelque braconnage. Il faut pourtant être prudent dans nos analogies : La faune d'Europe s'est rapetissée depuis cette période sous la pression conjuguée de la chasse et de la destruction des habitats. Ainsi, les lièvres que nous jugeons anormalement gros sur les scènes de chasse des tapisseries sont pourtant à l'échelle. Encore aujourd'hui, il se trouve une variété flamande mesurant 1,50m de long. Sangliers et cerfs, ces grands ravageurs des cultures, finissaient souvent sur la table seigneuriale. L'élevage d'animaux domestiques était également pratiqué, fournissant facilement des volatiles (poules, oies, pigeons, cygnes, lapins, et mêmes paons, qui étaient alors servis à table parés de toutes leurs plumes). L'alimentation était presque exclusivement carnée chez les populations nordiques, notamment chez les plus riches, les foyers plus modestes utilisant largement le lard ou les abats. Toutes ces viandes étaient accompagnées de condiments variés : ail et moutarde (richesse bourguignonne) étaient les plus répandus, mais on trouvait aussi du poivre, du gingembre, du safran et de la cannelle suivant la capacité financière et les productions locales. Dans le Nord de l'Europe, les villes hanséatiques font office de pôles de richesse et fixent les modes, notamment culinaires.
Le poisson était consommé principalement au printemps, pour palier à certaines maladies comme la goutte provoquées par l'excès carné hivernal chez les riches et combler la « jointure » entre les dernières récoltes d'automne et les premiers fruits de l'année nouvelle. Mais heureusement, le carême observé par tous assurait une moindre ponction sur les réserves et aidait au franchissement de cette période critique à tous sous un prétexte religieux. Poissons et crustacés étaient les mêmes que de nos jours, mais on consommait en plus certains squales -et des baleines, qui peuplaient alors l'Atlantique, et qui accommodaient de leurs lipides les féculents. Venue de Chine, la pisciculture était connue, appréciée et valorisée par les monastères qui, au travers de la symbolique ichthyenne pour les croyants, considéraient ainsi joindre l'utile à l'agréable à Dieu.
Les fruits disponibles étaient des cerises, fraises, pêches, framboises, groseilles, figues, nèfles, amandes, noisettes, noix, châtaignes, prunes, poires, pommes, coings, puis des melons et des abricots après les croisades dans les pays les plus éclairés. Tous ces mets étaient cuisinés de façon similaire à la notre : En soupes, rôtis, grillades, bouillis, friture, ragoût, etc. Les farces étaient très utilisées, étant principalement à base de mie de pain trempée dans le vin ou la bière. Les pâtisseries étaient moins variées que de nos jours : on faisait des beignets, des gaufres, du pain d'épices, des tartes aux fruits, à la crème ou au fromage, des galettes, des crèmes et des flans. Le miel se substituait alors au sucre, surtout dans les zones nordiques. Notez cependant que, pour des raisons pratiques (coût en temps et hygiène), la soupe était l'aliment de base, accueillant tout ce qui pouvait servir à nourrir le foyer : Viande (rarement), légumes (souvent), pain (toujours). L'huile, rare et chère, ne se rencontrait qu'auprès des riches de façon substantielle. La précipitation d'huile bouillante sur la tête d'assaillants lors de défenses de citadelles semble donc beaucoup plus rare que ce que l'imagerie tend à faire croire. L'eau bouillante et la poix suffisaient assurément !
Au XIIIe siècle, un ménage avait passé un accord avec le monastère proche : ils laissaient leurs biens aux moines, qui devaient en retour subvenir à leurs besoins, leur vie durant. Les textes retrouvés stipulent qu'il était fourni : 2 pains, 4 litres de cidre, de bière ou de la boisson des frères tous les jours, 1 plat de viande trois fois par semaine et les autres jours 6 œufs, remplacés par 4 harengs pendant le carême. Tous les mois étaient ajouté 1 boisseau de bois pour le chauffage et la cuisine, et ils recevaient 30 sous par an pour leur habillement.
On mangeait souvent avec des écuelles ou une miche creusée, des cuillers et des couteaux (souvent un pour deux personnes). . On n'utilisait donc pas d'assiettes, qui étaient remplacées par des tranchoirs : de larges morceaux de pain rassis, sur lesquelles on posait les viandes ; les convives les prenaient avec les doigts et croquaient simultanément dans le pain et la viande. Tandis que le repas avançait, la tranche de pain rassis qui subsistait s'imbibait et sa consommation clôturait le repas. Quand on mettait des nappes (chez les riches), le tissu débordait largement de la table, et les convives s'y essuyaient les doigts. Les indigents, eux, creusaient le dos de leur pain pour en dégager une cavité pour recevoir l'obole d'une aumône alimentaire, la seule qu'à l'époque ils étaient susceptibles de recevoir quotidiennement. Au début du repas, on se lavait les mains à la fontaine, et le fait de « corner l'eau » était la manière d'annoncer le repas. Parfois, l'eau était parfumée aux pétales de rose, de menthe ou de verveine aussi bien chez les riches que chez les pauvres. A la fin des repas, un serviteur apportait un large vase rempli d'eau (appelé aiguière), qu'on se faisait passer et dans lequel on se lavait les mains.

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