Ils forment la multitude patiente et besogneuse permettant à tous de manger et vivre le plus décemment possible. Le sel de leur sueur est le sel de la terre. Nobles et clercs sont indirectement à leur service mais les Laboratores se doivent de plier l'échine sans broncher même face à l'injustice. Seule l'Eglise doit juger seule du recours aux armes (comprendre aux Bellatores « bons chrétiens »). L'exercice des armes doit leur rester étranger. Dieu, qui juge toujours et dont le jugement est infaillible, saura reconnaître les abus des seigneurs violents et des clercs indignes à la hauteur des titres et des responsabilités de chacun. Ce n'est pas parce qu'un seigneur s'adonne aux vices que cela autorise les Laboratores aux vices en retour ; les deux iraient en Enfer sans espoir de rémission sinon la croisade. Il n'est pas de bonne raison de commettre un péché à moins que dans le cadre très strict de la légitime défense. Oratores et Bellatores, ayant attiré sur eux l'attention divine par leur statut, se doivent à une perfection qui n'est pas demandée aux simples travailleurs. Ils sont soumis aux impôts les plus divers et souffrent, en silence la plupart du temps.
Comme dit un adage noble en parlant de leurs sujets, « Oignez vilain, il vous poindra ; Poignez vilain il vous oindra ». Bref, rien ne vaut la manière forte. De plus, les seigneurs se rappellent bien que la « miséricorde », cette dague, peut tout aussi bien être maniée par un chevalier que par un piéton
Il en existe deux grandes classes : les vilains et les serfs.
Les vilains sont tous les hommes libres. Colons, paysans, charbonniers, bûcherons, artisans, marchands ou marins, ils ne sont pas liés à la terre qu'ils travaillent. Leur proportion est très variable suivant les endroits. Les terres riches exemptes d'invasions (nord de l'Italie, Occitanie) ou en cours de colonisation facile (le front de friche et le front de christianisation vers l'Est) voient une population active dominée par des hommes libres et entreprenants, limitant le nombre des serfs par l'absence de besoin d'une sécurité rapprochée ou par l'esprit pionnier.
Les bourgeois sont des vilains. Libres, ils animent le renouveau commercial de l'Europe. Les mers épicontinentales sont sillonnées de nefs où flottent les étendards de Venise, Gènes, Pise et bien d'autres moins fameuses. Bien que le pouvoir de pénétration des esprits de leurs contemporains soit bien moindre que celui des clercs, en prise directe avec la science et l'immensité rurale, leur influence n'en reste pas moins sensible. Les artisans, organisés en guilde, et les marchands, organisés en prévôtés, savent se soutenir mutuellement contre la concurrence « sauvage » mais aussi, si nécessaire, contre les abus des nobles.
Les serfs, à la base, sont des individus ayant perdu leur liberté de façon délibérée ou non. En effet, il y a tout d'abord ceux qui, au cours des invasions normandes, magyares ou musulmanes et lors de la période troublée de guerre quasi permanente qui s'ensuivit, demandèrent à un guerrier professionnel ou à un riche, ambitieux et courageux des leurs, de s'engager à les protéger au mépris de sa vie. Ce mercenaire permanent, faute de pouvoir être rétribué à une époque où l'argent ne vaut pas grand chose (qu'en faire ?), acceptait d'assurer la protection de ceux s'engageant à le servir et à vivre dans la zone fortifiée de la communauté d'intérêt que paysans et soldat formaient. Le brigandage, l'errance de mercenaires désuvrés et les guerres privées mais aussi la simple police poussèrent nombre de paysans à contracter ce genre d'accord avec leurs protecteurs. A la longue, la protection s'est faite contrainte. Cependant, lorsque la guerre rôde, les serfs ont une place privilégiée au château puisque son travail appartient au fief (et non au noble qui en a certes l'usufruit). Titre héréditaire, les mariages des serfs ne sont pas libres ; Ils constituent en définitive pour le seigneur un « cheptel humain » et les unions en dehors de son fief l'empêcheraient de le gérer à sa guise
Les autres serfs sont, eux, issus de périodes de famine durant lesquelles seul le noble avait les ressources suffisantes pour acheter des denrées et des terres. Pour assurer leur subsistance, les miséreux pouvaient contracter un contrat de servage ; N'ayant nul intérêt à voir mourir ses serfs de faim, le noble jouait tacitement en faveur de leur survie et leur assurait au moins le minimum vital.
L'économie du début du XIIIième siècle est florissante. Les innovations techniques se généralisent, tant dans l'agriculture (colonne vertébrale de la société) que dans le transport et le commerce.
La généralisation de la charrue et de la traction équine a déjà été énoncée plus haut ; le harnais d'épaule permet une plus grande traction (donc un sillon plus profond donc une terre meilleure) que seule le cheval peut procurer à condition d'avoir un soc plus ferme donc en métal. La métallurgie s'accroît, faisant baisser son coût et permettant l'usage de la faux (pour le foin ; la moisson est faite à la faucille) augmentant la récolte et donc le fumier, permettant à son tour de raréfier les jachères. L'attelage d'épaule permet aussi le port de charges plus lourdes ou sur de plus longues distances par le joug frontal et l'attelage en ligne. De ce fait, les routes pavées se développent et les ponts sont levés en pierre, permettant par ce cercle vertueux des transports encore plus aisés. Sur mer, l'apparition de navires plus puissants et plus maniables accroît de même l'intensité du commerce. Alors qu'auparavant les navires les plus vastes contenaient en moyenne cinquante tonneaux, les plus modernes peuvent en emporter trois cents. Ces gros navires sont nommés les cogues en Baltique et sont aux mains de bourgeois allemands qui s'organiseront bientôt en Ligue Hanséatique et domineront le commerce en Europe du Nord, stimulant son économie. Faire une cogue est assez simple mais nécessaire un tel investissement au départ lors de la création du chantier naval et de capitaux à chaque navire que les Scandinaves n'y peuvent rien, avec leurs anciens knorr à cinquante tonneaux surclassés. Les bourgeois germaniques, organisés encore de façon protéiforme, ne sont pas étrangers à l'expansion christiano-coloniale sur le littoral des mers septentrionales
Le temps de la poussée démographique est certes là mais l'espace à reconquérir sur la forêt est encore tel qu'il n'est pas besoin de se rabattre sur les terres ingrates. Les essarts, ces terres gagnées sur la forêt, permettent une colonisation interne des royaumes chrétiens par des paysans libres et des moines fervents, laissant au noble la part du pauvre dans ce développement que se monopolisent les rois et les princes en en écartant leurs vassaux. Cependant, une colonisation extérieure, une poussée vers l'est notamment, est fortement perceptible. Les Maures ibériques font les frais de la poussée vers le sud et les infidèles, musulmans ou schismatiques orthodoxes, sont aux prises avec des Européens en pleine croissance. La poussée vers l'ouest viendra
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