Les hérétiques, les infidèles, les païens et les suppôts de Satan
A cette époque du Moyen Age, le monde (pour un occidental) se sépare en deux catégories : Les chrétiens et les autres.
Les hérétiques dévient du dogme. Que ce soit leur filiation au Pape qui pose problème ou des remaniements qu'ils opèrent dans les rites, ils sont dangereux car, bien que n'étant pas catholiques, ils n'en sont pas moins chrétiens.
Les hérésies sont beaucoup plus fréquentes qu'on peut le penser, sans avoir nécessairement une portée dramatique. Un monarque qui s'arroge le droit d'élire les évêques est hérétique. Il contrevient au dogme. Un chrétien qui fustige la richesse au point que l'Eglise s'en émeuve est hérétique. Toute personne mâtinant le christianisme romain avec des idées d'autres religions est hérétique.
Les monarques sont tentés de priver le Pape de certaines de ses prérogatives sur leurs territoires, surtout ceux qui se souviennent du statut impérial romain et carolingien, où l'Empereur, choisi par le Pape, est reconnu par lui comme étant un rouage de Dieu sur Terre. Bref, chaque monarque veut être maître chez lui, contredisant en cela le seul pouvoir réel du Pape : Etre le second pouvoir partout.
Ensuite, dans ce XIIIième siècle redécouvrant l'abondance et voyant la richesse gonfler marchands comme clercs, nombre d'hommes et de femmes aspirent à plus de pureté. Or, l'un des éléments corrupteurs majeurs est l'argent, symbole et fondement du pouvoir. Les Dominicains et les Franciscains s'en sont émus et risquèrent beaucoup. Ils eurent une chance : Leur fidélité au Pape, récompensée par lui comme étant la réponse aux hérésies cathares et vaudoises, reniant l'Eglise pour son opulence. Ce qui aurait pu être un courant déviant a donc été introduit dans l'Eglise à part entière comme solution pour apaiser le siècle et réformer l'institution sans passer par la révolte.
Mais les vaudois, nom générique touchant par poches des localités allemandes (Rhin, centres économiques importants), françaises (Nord drapier, Oc, Bourgogne, Lyon), flamandes (drapier), champenoises (marchés), anglaises (tisserand), ibériques (Barcelone) et italiennes (« humiliés de Toscane »), eux furent pourchassés. Les sites riches, où se développait le commerce la plus florissant, connaissaient de tels soubresauts imposant au Pape une réaction rapide et intelligente, qu'il trouva en autorisant de tels ordres mendiants.
Enfin, dernier volet des hérétiques, ceux qui incorporent au dogme des éléments extérieurs à la religion et contreviennent aux observations papales. Par exemple, le plus fameux, le catharisme incorporant des éléments bogomiles (manichéens au sens littéral du terme, relevant de la religion manichéenne d'origine perse) et qui fait souche dans le pays d'Oc et en Catalogne.
Les païens, eux, révèrent soit d'anciens dieux préchrétiens (en France par exemple, puisque le dernier culte druidique à avoir été démantelé le fut à la Renaissance) soit les choses, animées ou non. Parmi ces premiers, il est possible de compter les Estes ; quant aux derniers, ils comptent parmi eux les Lettes. L'Eglise cherche à les évangéliser : Il est logique qu'ils soient trouvés dans l'erreur puisqu'ignorant le message d'amour et d'espoir du Christ. Au demeurant, la première levée des bonnes volontés passée, il est parfois bon de réduire au silence les récalcitrants. Cela est souvent facilité par le niveau technologique supérieur des Chrétiens sur les païens.
Enfin viennent les Infidèles. Parmi eux, les Musulmans et les Juifs ont la primauté. Ils connaissent le message de Jésus mais le renient. Les Musulmans sont constitués en royaumes qu'il faut combattre par le fer. L'uvre missionnaire est cependant très difficile puisqu'il est souvent interdit de prêcher le christianisme là où le Coran est maître. De même, lorsque les populations infidèles conquises (comme ce fut le cas dans les royaumes latins de Terre Sainte) ne sont que peu sensibles à des arguments et une doctrine qu'elles connaissent déjà et ont déjà appris à s'en désintéresser. Il faut donc parfois cohabiter. Si les états se font la guerre, pas les hommes. Les Chrétiens ne veulent pas, par leur agressivité, porter préjudice aux populations chrétiennes en terres musulmanes et inversement. De même, les lois du commerce imposent un peu d'eau dans le vin de tous.
C'est pour ces mêmes raisons que les Juifs sont tolérés en Europe. « Déicides » (jusqu'au Concile Vatican II, la messe s'achevait par un abjecte « et maintenant, tuons tous les Juifs » en latin), ils jouissent de devoirs particuliers liés à leur confession bien que cela leur donne indirectement des « droits » : Il est interdit aux Chrétiens de faire le commerce de l'argent, aussi les Juifs se sont-ils spécialisés dans la banque, en concurrence avec des « chrétiens peu orthodoxes » : Les Lombards. Et quel commerce ! Saint Louis interdit en son temps les taux à plus de 40%, preuve qu'ils existaient donc !
Bien que plus ou moins bien tolérés, soumis à des impôts particuliers ou exceptionnels (en signe de « joyeux avènement d'un roi » ou pour l'aider à remonter ses finances après quelque déconvenue), les Juifs s'organisent et vivent dans des quartiers parfois très importants des villes, représentant jusqu'au quart de la population intra-muros de grosses villes. Les villes sont pour eux des hâvres, des poches d'hébraïsme dans un monde chrétien globalement hostile. Leur statut leur permet de s'intéresser plus concrètement à la médecine, s'autorisant des pratiques sur les cadavres qui sont formellement interdites par l'Eglise, et donc d'autant plus aux concurrents chrétiens. Bref, bien qu'ils vivent dans la peur, qu'une catastrophe puisse les faire tous exterminer par une foule chrétienne hystérique, qu'ils ne plaisent plus au seigneur local ou que l'Eglise prenne ombrage de leurs activités, les Juifs, bon an, mal an, prospèrent en marge de la société médiévale.
Enfin, il y a les schismatiques. Ces Eglises sont parfois aussi vieilles que l'évêché de Rome lui-même et ne sauraient être considérées comme infidèles ni comme païennes (elles reconnaissent Jésus, Marie et les Saints) ni logiquement comme hérétiques à part entière Mais l'esprit des masses a parfois besoin de choses tranchées : Elles sont jugées hérétiques ou alliées suivant les circonstances, l'Eglise romaine veut faire rentrer ces Eglises dans le giron papal par le haut et non pas leur réduire la base des fidèles comme c'est le cas pour les païens. Par ordre décroissant d'influence, ces Eglises « hérétiques » sont (évidemment) l'Eglise orthodoxe (en guerre ouverte depuis la prise et le sac de Constantinople) puis les Maronites (très proches des catholiques, en voie d'absorption, alliés résolus des Croisés) puis les Jacobites (ou syriaques) puis les Arméniens, ces deux derniers étant plus proches des Grecs que des catholiques, et, enfin, les Coptes.
Une seule Eglise est manifestement hérétique : Elle est constituée des Chrétiens nestoriens, qui renient au Christ sa nature divine. Toutes les Eglises les honnissent et les ont repoussés dans la lointaine Perse et aux confins de la mystérieuse Cathay