Les femmes


Epineux problème que le leur. Elles supportent le seul péché capital indispensable à la survie de la Création puisqu'en elles seules repose la matrice dont dépend la chrétienté pour sa propre survie et, par bien des aspects, elles rassemblent toutes les contradictions du Moyen Age européen. L'Eglise, de tradition méditerranéenne et, donc, misogyne, est confrontée à un peuple pétri d'égalité entre les hommes et les femmes. Ensuite, l'Eglise butte sur la mise en pratique du dogme face à une réalité bien réelle.
Suivant les personnes, leurs idées politiques ou les textes auxquelles elles se réfèrent, l'image de la femme au Moyen Age donnée en ce début de XIXième siècle est très diverse. Entre ceux qui soulignent la soumission et ceux qui soulignent le statut envié de la femme, il faut savoir faire le tri. Tout d'abord, les témoignages de ces temps sont rarement profanes et l'un des dogmes de l'Eglise d'alors est de diaboliser la femme, d'autant plus qu'elle renvoie à l'Eglise l'image de ses propres incohérences.
L'Eglise, au faîte de sa puissance au Moyen Age, essaie de créer une société idéale. La structure exposée ci-dessus (Laboratores, Bellatores, Oratores) est une nouveauté qu'il convient d'imposer, durement si nécessaire. Au XIIIième siècle, la chevalerie à son apogée est encore trop pétrie de références païennes (le quasi culte de l'épée, l'omniprésence des arbres et des fontaines dans l'iconographie des Bellatores en est une manifestation) pour laisser à l'Eglise les coudées franches pour s'occuper des importants résidus de paganisme dans la chrétienté. Cela viendra à l'heure des sorcières et de leurs bûchers.

Or donc, les Laboratores, vidés de toute puissance et dévolus au rôle panurgique de pacifiques travailleurs, sont aussi bien des hommes que des femmes. Cependant, s'appuyer sur les hommes est indispensable en ces temps. En eux réside la force militaire, au moins à l'état de potentiel. L'Eglise va donc distiller dans les pensées la subordination de la femme à son mari sur un terreau culturel contraire. Dominé à l'extérieur, l'homme jouit de son potentat à lui : son foyer, où son autorité est incontestée. A la fin du Moyen Age, il sera possible de parler de réussite de cette entreprise…
L'Eglise est alors sexiste et la femme représente le péché originel, cependant indispensable pour la perpétuation. L'Eglise n'en veut pas aux femmes, elle en veut au sexe. Tous ses membres sont tenus du vœu de chasteté aussi peut-on avancer une rancœur certaine pour justifier cet acharnement. Donc les bulles contraignantes pleuvent. Il est ainsi interdit de procéder à l'acte dans un autre but que la reproduction. L'homme ne peut avoir commerce avec une autre femme que la sienne et, même dans ce cas, il ne peut exercer son droit d'époux qu'à certaines conditions : Pas en période de fête religieuse ni durant leurs préparatifs (l'Avant, le Carême…), le dimanche (voire aussi le samedi à la fantaisie du cru), si sa femme est indisposée ou enceinte, si c'est la fête du saint de telle ou telle corporation ou ville… Et les femmes mariées contre leur gré de s'appliquer à ne pas y déroger !
Au début du Moyen Age, les femmes avaient les mêmes droits que les hommes, notamment celui de faire la guerre si cela les chantait. Elles recevaient leur part d'héritage et les politiques matrimoniales des rois montrent bien l'importance de cela. De même, elles pouvaient gouverner dans le cas de régence, de départ de leur mari à la Croisade ou en expédition. Le contrôle de fiefs relevant du fait militaire, elles s'en trouvent écartées mais le Moyen Age abonde, même chez les rois, d'époux effacés devant leur chères et tendres aux promptes réactions. Au début donc, les différences sont infimes entre hommes et femmes, tout comme elles l'étaient du temps des Celtes, ce que le peuple était fondamentalement. Puis l'Eglise a rogné la part dévolue au beau sexe pour le marginaliser. Elle passe insensiblement de la tutelle du père à celle du mari, puis de son beau-frère ou de ses fils si elle est veuve. Or le veuvage est rare pour les femmes. Au XIIIième siècle, il « nait » plus de fils que de filles (il semble que l'infanticide des filles soit pratiqué), la fille, majeure à douze ans, est alors mariée au plus vite à un prétendant (en moyenne âgé de dix neuf ans) qui la demandera en mariage. Qu'elle soit d'accord ou non, son acceptation de l'union devant Dieu n'est qu'une parodie. Le fils est gardé longtemps pour aider aux champs et son départ pour convoler est considéré comme une perte, d'où le retard de l'indépendance. La fille, elle, ma foi…
Depuis l'heure de leur mariage à celui de leur mort, les femmes mettent au monde tout en ne restreignant que peu leurs activités professionnelles. Interdites de boisson d'alcool avant quarante ans, fort peu atteignent cet âge. Si on élimine la mortalité infantile, l'âge moyen de la mort d'une femme médiévale atteint rarement trente sept ou quarante ans alors qu'un homme vite en moyenne dix ans de plus. Epuisée par ses grossesses et risquant sa vie dans les accouchements, elle est emportée avant son époux. Celui-ci a alors tout loisir de se remarier avec une « femme » de douze ans au grand mécontentement des jeunes (voyant d'un très mauvais œil cette compétition déloyale par les veufs) qui appliquent aux noces le charivari (déguisés en monstres poilus, ils harcèlent les époux, répétant en cela une tradition remontant aussi à avant la christianisation).
Bref, la situation de la femme se dégrade et elle le doit aux hommes en général et aux ecclésiastiques en particulier… Les femmes, en se mariant, apportent avec elles leur dot et leur trousseau. Si ce dernier est un ensemble de biens, la dot peut être strictement monétaire. C'est un capital qui appartient à la femme et qu'elle investit dans le couple. Si celui-ci se dissout (répudiation), décision que seul l'homme peut prendre, il est tenu de lui rendre la dot. Ensuite, l'homme doit à la descendance de sa femme un douaire, égale à une part comprise entre un tiers à la moitié des biens du veuf. Les enfants de la défunte seuls héritent de cette part. En sont donc exclus les enfants d'autres mariages. Elles ne sont donc pas livrées complètement à elles-mêmes mais ne le doivent pas à l'Eglise. Elles le doivent à la coutume, ce faisceau étrange de faits ancestraux qui, par exemple, permet de constater que ces transactions financières lors du mariage sont exactement celles en cours chez les Gaulois.
Quant aux nobles, ils repoussent la femme dans un simple rôle d'agent stratégique (mariages politiques), de génitrice et d'éducatrice des enfants. Elle n'a que très peu de droits sinon celui de se taire. Mais l'amour courtois, qui n'est jamais un amour légitime, est un pied de nez à ce qui pourrait être une victoire cléricale…

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